Marnage / Forêt traversée - Arnaud Bourven

Marnage / Forêt traversée est un ensemble de poèmes formés de très courtes séquences et écrits pour la plupart au cours des étés 2012 et 2013 entre la pointe de L’Herbaudière et le havre de Portbail, le livre est composé de deux parties distinctes, Marnage, Forêt traversée.

 

Le titre Marnage fait bien sûr référence à l’estran, cet espace d’échange ultime, hors de toute frontière, où parole et silence, vides et pleins, ombre et lumière, eau et aridité, rage et apaisement occupent alternativement l’espace.

 

C’est également le lieu d’où s’élèvent les terres émergées et où naissent les grandes profondeurs. Un territoire pour l’intimité du poème.

 

Format 10,5cm x 14,5cm - 70 pages

ISBN : 978-2-37517-002-1

Prix 10 euros (+ 2€ de frais de port)

 

Parution en 2016


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Arnaud Bourven

 

Né en Bretagne en 1972, Arnaud Bourven a publié une plaquette de poèmes puis un plus long recueil aux éditions DLC : 7 phréatiques (2007) et Grande surface (2008). Il est présent, avec 50 autres poètes contemporains, dans Une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs aux éditons Recours au Poème (2015).
Textes et poèmes accueillis par différentes revues, notamment Dissonances, Microbe, Traction-Brabant et Recours au Poème.

 



La poésie d'Arnaud Bourven appartient à la terre. Et c'est en cette appartenance que ses poèmes sont faits de mots de terre, de mots de tourbe, rythmés par une grammaire interne. Cette terre est tissée des paysages extérieurs, ceux qui offrent leurs beautés et leur secrets à qui se rend attentif à leur enseignement. Ce sont les forêts, dont nous lirons ici une traversée hautement sémantique, les plages et les étendues agricoles qui sont l'essentiel du paysage français. A partir de ces présences s'étendant à la vue de chacun, la poésie d'Arnaud Bourven va déployer des correspondances avec un paysage intérieur trouvant son souffle et sa respiration dans les profondeurs de la psyché du poète. Le surgissement du dehors est relié, par son entrelacs de rhizomes, au monde souterrain. Comme par une opération alchimique, le poète va transmuer ces zones naturelles, leurs sortilèges et leur silence, en une magie du dedans, traduisant les grands échos que les mouvements psychiques dont ils sont porteurs construisent comme monde intérieur.
Bien qu'il affirme, dans son ensemble Marnage : "Mon monde/Ne lance aucun appel", son attention portée à la possibilité du poème, puissante parce qu'habillée de discrétion et de mesure, lui fait dire, quelques vers plus loin : "Laisser un espace/Voies d'eaux/Rendre habitable/Le poème".

La parole de Bourven est concise. Elle est précise. Il use du mot juste, et retire de l'essentiel à dire tous les mots inutiles. Reste-t-il quelque chose au bout de cette contrainte ? L'indispensable. La forme de ces poèmes tient parfois du haïku : "Vrombissement du frelon/La branche/Longtemps/Se balance/Déjà loin/L'oiseau". Dans leur splendeur sémantique et leur économie de souffle, elles portent peut-être l'héritage inconscient de Celan. Ainsi ce poème, issu de la troisième partie de Marnage, intitulé Vivier : "Toute l'amertume/S'y engouffre/Goulet grouillant/Salines/A reprendre souffle".

Dans notre époque de schizophrénie, de zapping, de clics, d'antidépresseurs, d'overbookisme et de trois mille à l'heure, lire la poésie d'Arnaud Bourven permet un recentrement. Son poème relève de la contemplation, et la richesse de son imaginaire, au plus juste de l'image à saisir, à fixer et à livrer au monde, lui est un précieux compagnon. Il devient le nôtre, à mesure que nous le lisons.

 

Par Gwen Garnier-Duguy dans Recours au poème


            Le Marnage  désigne une différence entre deux niveaux: ceux de la mer - haute et basse. Un écart variable et temporel. Un volume d'eau où s'écrit le poème. Terraqué. C'est cet espace, à la fois clos et mobile, que le lecteur est invité à investir: « entrer dans un long lent poème/ s'arrêter là ». Une sorte de locus amoenus donc. Un refuge, un abri? Peut-être! Un lieu, en tout cas, à l'écart de la société. On n'y trouve aucune autre présence humaine que celle d'un marcheur – le poète. Le traverser – comme, ensuite, la forêt – est le meilleur moyen de le faire exister aux yeux de l'enfant et du poète, de l'enfant poète...

            Nulle robinsonnade ici, cependant. Juste la volonté de rendre à la nature ce qui lui appartient: mer, sable, sel, herbes, galets et vents. Sans compter la faune: couleuvre, frelon, lézards, oiseau, épeire, cormoran... Il s'agit, ni plus ni moins, que de réapprendre, par l'expérience poétique, à faire corps (« les feuillages/ font corps/ avec mon sommeil ») avec un milieu où toute vie est mouvement. Même si, en fin de compte, le voyage peut s'avérer dangereux: « l'enfant poursuit/ sa route dangereuse » et, quand « sur le soir/ le sentier se retire/ prend le large/ l'ornière demeure étroite ».

            L'art de Bourven est celui de la pointe sèche, de l'épure, de l'image « toujours écorchée ». Nulle marine. C'est plutôt, dans la disposition des signes, la photo qui informe le texte. Celle d'un Laszlo Moholy-Nagy, par exemple, qui  initia la « Nouvelle Vision » du mouvement constructiviste. Géométrie brisée des motifs: « poteaux épais/ obliques dans l'épaule des dunes », ou encore: les mâts «  scie[nt] la ligne » où « des cargos/ effacés » passent. Ici, c'est aussi la lumière qui donne forme: « la lumière/ distribue les cartes ». Couleur dominante: le gris (la mer « bâille/ s'étire/ dans ses hésitations de gris »). Univers de formes-lumières, certes!, et, comme dans l'œuvre du hongrois, contraste entre les matières vers l'abstraction: « ensevelies sous les herbes/ tôles rouillées des mots ». Du coup, tout fait signe et le langage n'a plus besoin de passer par la médiation humaine, la « parole est prise » jusque dans le « dialecte de galets/ couverts de vent ».

            Forêt traversée complète le tableau d'une nature devenue autonome. Humanisée, « dermique », c'est un « corps » apaisé: « ce qui la menace ne l'accable pas ». Elle ne saurait donc souffrir de l'agression humaine. Que « l'outil/ ou l'oubli » l'éclaircisse et « elle conserverait sa nuit ». Cette « forêt intérieure », c'est la chambre photographique, la camera obscura qui rappelle encore une fois l'idée de Moholy pour qui l'œil de l'appareil prolonge l'œil humain. Mais ici, il s'agit plutôt de « pouvoir dire la forêt » puisque « nos voix se mêlent/ au travail des insectes/ convoquant présence et absence ». C'est ce jeu sur la présence/ absence qui est au cœur du travail poétique d'Arnaud Bourven. Il vise à réconcilier l'homme avec lui-même à travers une lumière qui éclaire la nature et l'art dans un même geste régénérateur, pour peu qu'il sache « tout fouiller/tout retourner » sans détruire.

 

            Raz éditions, jeune maison qui mise sur des poètes singuliers, fera aussi entendre des voix étrangères. Gageons qu'elle méditera ce propos de Mohony pour qui toute création doit s'inspirer d' « une nécessité biologique unique et atteindre une nécessité universelle. »

 

Par Michel Lamart dans Europe (numéro de jan./fév. 2017)

 

 

Entretien avec Clara Regy (Revue terre à ciel, poésie d'aujourd'hui).

 

Pouvez-vous nous dire quand a commencé pour vous « l’aventure » de l’écriture ?

 

Comme beaucoup, le désir, la nécessité de l’écriture sont venus assez tôt puis ont mis très longtemps à prendre leurs premiers appuis. Le temps de l’écriture et plus encore le temps de la poésie sont sans rapport avec le temps fractionné, minutieusement mesuré, plein à craquer et constamment accéléré des vies qui sont bien souvent les nôtres. La poésie est un lent sentier à se découvrir. C’est d’ailleurs ce sentier d’écriture fait de transformations, d’arrêts, de rencontres, d’attentes, de doutes, d’influences diverses qui est passionnant. Il se poursuit, je l’espère.
Si je pouvais définir dans les limites claires d’une formule définitive les origines passées et présentes de cette nécessité, je n’aurais sans doute plus alors à écrire un seul poème.
Au départ se trouve peut-être une tentative de résistance, bien modeste sans doute, aux injonctions de performance, d’immédiateté, d’efficacité, de conformité que la société « sérieuse » veut nous imposer, la volonté de ne pas toujours se conformer aux simulacres de réel qu’elle prémâche, de ménager en soi un espace disponible à l’humaine réalité, la réalité sensible du monde où nous vivons.

 

Certains auteurs ont-ils participé à ce désir d’écrire ?

 

Je me souviens d’avoir un jour entendu cette phrase, prononcée je ne sais heureusement plus par qui : « Moi, je ne lis pas de poésie. Vous comprenez : je ne voudrais pas être influencé ». Je pense au contraire qu’il faut aller à la rencontre d’écritures différentes, voire si confronter, qu’il est essentiel, en se gardant autant que possible de la stérile imitation, de reconnaître ses propres influences.
Je lis de nombreux poètes, essentiellement contemporains. Certains portent des noms aussi connus que Char ou Michaux, d’autres sont plus discrets, publiés le plus souvent chez de modestes éditeurs, modestie qui n’enlève d’ailleurs rien ni à leur qualité ni à leur engagement.
Certains auteurs, comme Georges Perros ou Xavier Grall, sans vraiment influencer je crois mon poème, sont de précieux compagnons. D’autres, comme Eugène Guillevic ou Roberto Juarroz, marquent certainement plus directement mon écriture.

Avez-vous quelques rituels ? Quelques éléments déterminant l’acte d’écrire ?

 

Non, pas vraiment de rituels. Ce qui importe avant tout c’est d’être attentif, de se rendre disponible à une sorte de profond frémissement qu’on appelle parfois l’état d’écriture. Dans ces moments fragiles, ténus, qu’un rien peut abolir, où la parole, le temps lui-même changent de consistance, existe à la fois un grand calme et une grande tension intérieure. Presque une sensation physique. Une sorte d’état d’alerte sereine. Mais cet état ne se provoque pas, se décrète moins encore. Tout au plus, peut-on, au fil du temps, affermir l’écoute, laisser moins échapper ces instants où le poème peut parfois surgir, saisir ces moments où l’esprit n’est pas encore happé par les multiples rôles du jour : tôt le matin, les longs moments de silence, les grandes marches…

 

Vous évoquez votre « perception de la nature », celle aussi du « territoire » pouvez-vous nous éclairer sur ces deux éléments tout à la fois proches et éloignés ?

 

Ce sont effectivement deux éléments déterminants de mon poème tel qu’il me vient aujourd’hui. Dans mon esprit, le territoire et la perception de la nature sont, comme vous le soulignez, à la fois différents et d’essence commune.
Le poème qu’il m’arrive d’écrire comme le poème qui me touche, s’inscrit le plus souvent dans un espace à la fois concret et mental. En ce sens, la poésie est pour moi plus proche de la danse ou de la peinture que de la musique dont elle est bien souvent rapprochée. Je ne refuse d’ailleurs pas cette identification à la musique qui est réelle mais qui sous-entend trop souvent une sorte de « musique des mots », une soi-disant nécessaire « joliesse » de la poésie qui me semble hors de propos.
La poésie s’inscrit donc pour moi dans un territoire où la notion de frontières est bien évidemment effacée car elle inclurait les idées délétères de conquête et d’occupation. Il ne s’agit pas de cela. J’évoquerais ici plus volontiers la géopoétique de Kenneth White qui selon ses propres mots « … est une théorie-pratique transdisciplinaire applicable à tous les domaines de la vie et de la recherche, qui a pour but de rétablir et d’enrichir le rapport Homme-Terre depuis longtemps rompu, avec les conséquences que l’on sait sur les plans écologique, psychologique et intellectuel, développant ainsi de nouvelles perspectives existentielles dans un monde refondé"
(http://www.kennethwhite.org/geopoetique)
Ce territoire peut être compris comme un espace d’exploration (de la langue, de soi…) mais ne se limite pas à cela. Il est essentiellement pour moi un espace de cheminement de la pensée et de l’être, donc de l’écriture poétique. Un espace où il devient possible de voir, d’accueillir et de vivre.
Les éléments naturels, la mer, la forêt, l’arbre, la pierre, la rivière, parmi les formes les plus fondamentales que j’évoque, sont très présents dans mon poème. Ils relèvent bien sûr d’une écoute, d’une perception, d’une observation de la nature mais il ne s’agit pas, pas plus que pour le peintre et le photographe, de s’arrêter à la simple description de la chose vue. Le sentier par exemple est autant un sentier véritable, ou l’image mentale de tous les sentiers parcourus, qu’un sentier invisible, sensible, poétique c’est-à-dire vecteur de transmutation et de revascularisation profonde du monde. L’expérience vécue, la présence de la nature permettent, par le dialogue qui s’engage dans le poème, d’ouvrir un passage vers le réel, de se resituer dans le monde. Rien ne me vient hors de ce dialogue. Le poème change la rivière autant qu’elle change le poème.

 

Nous ouvrir aussi à ce que vous entendez par « longueur et brièveté de l’écriture » ? Cela reste un peu mystérieux...

 

Rien de vraiment mystérieux à mon sens. Ces deux perceptions, le fugitif et l’éternel, s’enchevêtrent dans toutes les formes artistiques, dans toutes les pensées humaines. Le poème, son écriture et sa lecture n’y échappent pas. Il s’inscrit tout naturellement pour moi à la fois dans l’instant, le présent, le moment vécu et l’idée de durée. Peut-être s’agit-il, par le poème, de passer du temps inconscient, atone, à un temps véritablement vécu. Cela évoquera certainement le haïku dont je suis lecteur mais que je ne pratique pas.
Au fil du temps, je me suis peu à peu attaché aux formes d’écritures brèves. Je suis porté vers un certain dépouillement qui je l’espère ne va pas jusqu’à l’assèchement et qui ne refuse pas, je crois, toute forme de lyrisme. Cette brièveté n’implique d’ailleurs pas nécessairement des textes courts. Mes poèmes sont le plus souvent constitués de très courtes séquences pouvant être lues comme des textes autonomes mais qui s’enchaînent à la manière de strophes pour former des poèmes parfois assez longs et dont l’écriture peut me tenir pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Là encore, longueur et brièveté se répondent.

 

Et enfin si vous deviez définir le terme « poésie » en 3 mots ou 3 phrases quels seraient-ils ?

 

Pour définir la poésie, épineuse et même insoluble question, je reprendrais bien à mon compte l’espiègle formule de Guillevic : « La poésie c’est autre chose  »
Mais pour ne pas me défausser complètement :
sur la langue
un silence
sec
comme une graine